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#9 Archives

Le point d’appui du réel

par Jin kook Chung

Jinkook Chung est critique d’art et traducteur, chercheur au Group for People Without History de l’Université Yougnam de Corée du Sud (http://www.minjung20.org). Il a publié de nombreux ouvrages et essais dont La vie populaire en photographie (2007), L’album de famille, 1920-1970 (2007), Image d’amour dans la peinture (2005), ainsi qu’une vingtaine de monographies photographiques. Il a traduit Victor-L. Tapié (Baroque et classicisme), John Rewald (Histoire de l’impressionnisme, Le post-impressionnisme), Denys Riout (Qu’est ce que l’art moderne ?), Henri Focillon (Art d’occident, Le Moyen Age roman et gothique), Ernst Gombrich et Didier Eribon (Ce que l’image nous dit) et Regis Debray (Vie et mort de l’image). Il est également collectionneur de photographies d’amateurs et d’anonymes. Depuis la mi-2007 il a consacré de nombreux voyage aux villages du livre en Europe et écrit pour le quotidien coréen KYUNGHYANG une série d’essais à ce sujet.

Jinkook Chung : Le Groupe pour l’histoire des gens sans histoire est constitué d’une cinquantaine de professeurs et chercheurs. Au début les gens ne voulaient pas raconter leur vie. Aujourd’hui nous avons rassemblé six volumes d’albums photos, d’albums de famille. Ils avaient honte. Très peu de gens veulent raconter l’histoire de la Corée. Elle est très dure. C’est pour cela que les témoignages oraux sont importants, parce qu’une fois qu’ils se mettent à raconter on peut rassembler des histoires vécues qui sont exclues de l’histoire écrite jusqu’à présent et serviront de matériaux à des études futures.

MF : Quel est le public de ce projet ? Comment ces archives sont-elles publiées et mises à sa disposition ? S’adressent-elles surtout à un public coréen ?

JK : Tout a fait, il est destiné à nos compatriotes. Pour la publication, la fondation nationale nous a fait don d’une partie du budget, et une maison d’édition s’est engagée, elle gère les ventes des publications.

Le problème

JK : Le problème c’est la vitesse de changement. Il nous reste peu de choses de la vie du peuple. Apres la colonisation et la guerre, le slogan lancé pas le régime militaire était le redressement de l’économie, c’est-à-dire la reconstruction. De cette reconstruction a résulté une immense destruction. La plupart des aspects de la vie traditionnelle, qu’ils soient moraux ou physiques, ont disparus d’une façon hallucinante durant les dernières décennies, au cours de cette opération de liquidation nationale au nom de la modernisation.

Les bureaucrates pensent que les archives se résument aux documents officiels. Ils sont aveugles, élitistes. Chez nous il n’y a pas de bibliothèque. En France vous avez de nombreuses archives fécondes. En Corée les archives nationales ne réunissent que des documents officiels, des dates de naissance, de mort, des registres etc. On note aujourd’hui un changement d’attitude des autorités, mais c’est le tout début. L’actuel président de la république a hereusement créé une douzaine de comités spéciaux temporaires, pour enquêter sur l’histoire populaire. Ce travail des comités est néanmoins assez limité. Il porte principalement sur les victimes de la junte militaire, ainsi que des anciens collabos de la colonisation. Ce sont les cas les plus urgents, cela répond aux attentes de l’opinion publique. Nous avons déjà dans les agences publiques des organisations qui pourraient en être chargées. Mais les hauts fonctionnaires ne bougent pas. Alors le président a décidé de créer de tels comites plutôt que d’utiliser ressources déjà disponibles. Il se peut que ce changement d’attitude soit encouragé, en partie, par les activités de notre groupe.

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Avant 1944, dans un collège mixte, les élèves étaient souvent mobilisés à la japonaise (bonnes mœurs, discipline militaire). Au premier rang, les filles s’agenouillent docilement.

MF : Pour toi la photo est un moyen privilégié et populaire de témoigner ?

JK : On pourrait dire "Oui", surtout, chez nous... Les historiens qui écrivent au sujet de la vie populaire restent toujours minoritaires. Idem des écrivains. La littérature reste tournée vers les Belles Lettres. Les romanciers réalistes ou naturalistes sont rares... Et les récits non fictifs sont bien faibles pour montrer la réalité. Malgré le point de vue très varié du photographe, la photo, elle, nous laisse des traces de la vie populaire avec des détails visiblement concrets.

MF : Rassemblez-vous d’autres documents que des photos ? Quelle est la spécificité de la photo en tant que document d’archive ?

JK : Il y a des documents écrits tels que des mémoires, des lettres, des objets, des cartes traditionnelles, de nombreux bouquins etc... mais également des bandes sonores... des photos de familles... Le brut existe très peu avec les écrits. D’ailleurs ces gens ne savent pas écrire. La vie quotidienne, c’est la vie historique. Dans une situation historique comme celle de la Corée, les témoins ne se révèlent pas facilement parce que la loi de sécurité publique n’est pas encore annulée, à cause de la séparation du pays. On s’habitue à se taire.

La modernité mange ses enfants

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Devant un mur peint, un père assis, son fils debout. La photo est retouchée : le père peut alors se voir tout jeune. Le contraste de la mode est bien marqué.

JK : Il y a une certaine urgence, une situation de crise. De nombreux bâtiments avaient été détruits pendant la dernière guerre, sans moyens de les reconstruire ou de les conserver. Ensuite on a volontairement tout rasé. Le miracle de la rivière Han c’est ça, comme dans le film Lora, une femme allemande, que Fassbinder a réalisé en 1981. Le parallèle avec la reconstruction coréenne est frappant, le soju (acool de riz coréen) remplaçant la bière (Barbara Sukowa y meurt en sorcière, sacrifiée sous une cascade de la biere). Chez nous il y avait "Youngja" qui incarnait le même destin dans un roman des années 70. Aujourd’hui encore ça continue, la modernisation barbare.

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Les années 1960. Des amies dans un atelier photo, devant un décor classique d’occident. La seule qui ne porte pas l’uniforme est élève à l’école buissonnière. Les autres lycéennes manifestent des sentiments féministes

Les villages, en particulier, sont aliénés par la modernisation, la métropolisation, une modernisation défigurée qui n’est pas comparable aux modernisations anglaises ou françaises, beaucoup plus lentes. C’est le déséquilibre, les campagnes dévastées. Ca se voit déjà dans Oliver Twist, mais avec un aspect beaucoup plus dramatique en Corée. Il y a des villages complètement vides dans lesquels ne demeurent que des vieux. Des tombes vivantes. Dans un des albums photos que nous avons publiés, un photographe a travaillé à partir de ça, et j’ai écrit le texte. Cet album est doublement intéressant, parce qu’il montre un village presque vide, très beau d’ailleurs, entouré de rivières et de montagnes. De vieilles dames y vivent. Mais quelles vieilles dames ! Elles sont toutes veuves du même mari, partagé autrefois... Nulle trace de villages dans les archives coréennes.

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En 1936. Trois générations de paysans posent lors d’une réunion de famille. C’est à l’époque coloniale. L’ordre familial ne s’était presque pas modifié chez les paysans.

Le discours en friche

S’il n’y nulle trace de villages dans les archives c’est parce qu’il n’y a personne pour sauvegarder notre mémoire. Qu’est-ce qu’ont fait les intellectuels jusqu’à présent ? Seulement apprendre des théories occidentales avec comme espoir de parvenir à développer une théorie propre. Les plus brillants n’ont pas eu le temps de se consacrer à la recherche scientifique. Ils se sont davantage investis dans les mouvements de démocratisation et de rue. Le résultat est que dans nos universités les enseigants formés aux Etats-Unis sont majoritaires. Les discours théoriques ou pratiques des sciences humaines et sociales sont très marqués par la mode américaine. Citer, appliquer et employer des concepts et des idées jusqu’au néologisme est très courant dans notre champ intellectuel et culturel.

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Les années 1960. Elles s’amusent à danser le twist, (appellé à cette époque ’la danse d’Occident’) en plein air. Cette sorte de photo est rare. La génération des premières étudiantes de fac s’est passionnée, à sa manière, pour la modernisation et l’occidentalisation.

Discuter Deleuze Lacan et Foucault est à la mode, mais se fait en général d’après leurs traductions anglaises. Comment ne pas imaginer les innombrables malentendus autour d’idées si raffinées et si délicates ! En bref, les dégâts du langage sont aussi sinistres que ceux de la réalité paysagère. Voilà, la demande à laquelle nous devons répondre en notre propre langue de manière plus équilibrée. C’est un S.O.S lancé pour la langue maternelle, pour l’âme.

Passé et absence à soi

JK : Il nous faudrait avoir des matériaux bruts, or nous n’avons pas de documents historiques à notre disposition. Les meilleurs documents se trouvent à Tokyo ou aux Etats-Unis. Pendant la période coloniale, les Japonais les ont systématiquement rapportés dans leurs archipels. Pendant la Guerre de Corée et même par la suite, les américains nous ont offert des pellicules, mais les ont récupérées pour les mettre dans un grenier du Pentagone.

Aujourd’hui la Corée est prise entre le stalinisme et l’Ecole de Chicago. Autrefois elle abritait une grande école de Confucianisme, avant les Lumières. L’occupation japonaise et le régime qui a suivi n’ont pas renoué avec ce passé là. Tout au début des années 50 la fierté nationale a occulté la nécessité de faire un bilan historique et rien n’a été fait. Les anciens policiers, procureurs et entrepreneurs qui avaient collaboré avec les japonais leur ont succédé. Leurs enfants sont partis au Japon ou aux Etats-Unis pendant la guerre (de Corée). Apres être rentrés, ils ont rejoint les couches dominantes pour les consolider. Il est donc bien naturel qu‘ils ne veuillent pas ouvrir aujourd’hui le couvercle de la marmite nommée histoire contemporaine. Les archives les font bouillonner. Nous avons besoin de comprendre, de régler nos problèmes, or, pour résumer, il n’y a pas d’archives.

L’archive, réflexe de survie ?

JK : Nous avons besoin de matériaux bruts qui nous permettent d’établir ce qui se passe réellement, davantage que de théories empruntées. Cela prend beaucoup de temps. Jusqu’à présent le savoir c’était penser avec de grands savants occidentaux. Nous préférons aller à la base, à la réalité. Les Japonais de ce point de vue sont très forts, ils ont des archives partout, dans chaque région. Ils conservent leurs traditions. La Corée, elle, brûle toujours, elle est en feu.

JK : Début 2002, le gouvernement civil a commencé à faire la promotion des sciences humaines. Il faut rappeler que, dans la vision des bureaucrates au pouvoir, on ne pense qu’en termes de chiffres. En Corée, la mort du sujet est absolue, on s’en fout des détails, des êtres, tout est organisé.

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1930s. Dans un décor d’atelier. Tout est mélange : le guéridon français, le bonsaï (pot de fleurs) japonais, et les traits traditionnels des femmes qu’on ne verra plus, bientôt.

Face aux problèmes occasionnés par notre modernisation, on peut se dire "On devrait s’inspirer des Hollandais qui ont élaboré un modèle adapté à un pays petit comme notre péninsule". L’architecture et le design en Hollande donnent une leçon remarquable de résolution du problème "de vivre ensemble dans un endroit peu spacieux". Le naïf, l’autochtone, mais aussi le souci des gens en font partie de la solution. Mais cette façon de discuter notre modernité : le fonctionnalisme contre l’humanisme, on n’a aucun moyen d’en parler comme on n’a pas de matériaux historiques. Les sentiments du peuple, les objets, on les jette, dans un grand engouement pour la nouveauté. D’où pour nous la nécessité de garder la tradition, pas l’officielle, mais la vraie tradition des gens, le goût, la culture. Pour nous chercheurs ou citoyens, la question est : qu’ est-ce qui fait qu’un peuple est un peuple ? La vie des villages nous le montre, en nous montrant tout autre chose que ce que nous apprenons des villes.

MF : quel lien établis-tu entre la grande tradition que tu évoquais et cette tradition populaire ? La grande école de Confucianisme que tu évoquais précédemment était-elle marquée par un rapport différent au passé ?

Avant l’arrivée des moines Bouddhistes, les paroles de Confucius constituaient notre corpus classique. Elles étaient la grammaire, la rhétorique, l’éloquence et l’éthique... comme chez vous les Grecs. Le confucianisme, en venant de Chine à l’aube de la civilisation, s’imposait comme premier outil de notre culture. Il est lui même devenu une croyance diluée, pourrait-on dire, dans nos mœurs et nos idées, même dans nos nerfs,au point de se transfigurer en institution sociale. On n’est pas loin d’un Platon. Confucius nous a légué une grande attention à la vie et à la société. Le confucianisme, on le prend pas pour quelque chose mais on s’en habitue, il habite chez nous, si on veut.

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Les années 1960. Un lycéen habillé en style militaire, ce qui est commun alors. La culture militaire s’impose alors partout dans les établissements publics.

MF : Dans une même optique penses-tu que documenter le présent soit aussi important ? Si tu avais à le faire que documenterais-tu ? Que sauverais-tu du présent ?

Les coréens en général se sentent malheureux de la vie. Un rapport récent de L’OCDE le montre bien. Les chiffres des suicides le confirment. Alors, la vie, de quoi s’agit-il ? On ne veut plus regarder dans le rétroviseur, ni dans le miroir d’ici et maintenant. On court vers le future. Une part importante des revenus est consacrée aux assurances (un secteur florissant) : assurances cancer ou autres maladies, assurances accidents, éducation etc... Tout cela parce que la couverture publique marcherait mal ou serait mal organisée. Les changements politiques, institutionnels, voire constitutionnels renforcent ces préoccupations quant à l’avenir. Rien n’est sûr pour soi, comment être confiant dans l’avenir ? Les messages futuristes (et non avant-gardistes, compte tenu du conformisme ambiant), nous vantent un nouveau monde à venir. Dans ce concert toujours plus fort se mêlent d’autres voix teintées de messianisme. La Corée est la terre promise non pas pour son peuple, mais pour ses prêcheurs. En somme, le présent ne se regarde pas. C’est notre chance à nous chercheurs qui nous y intéressons.

Le Groupe pour l’histoire des gens sans histoire : quelques faits et dates

2002 01/08 Création du Groupe

2003 13-14/06 Symposium « Comment le 20eme siècle nous est arrivé ? »

30-31/07 Symposium « Histoires vécues, mémoires de la culture »

07-08/11 Symposium « Travail sans fin, Vie fatiguée »

2004 15-16/01 Symposium « Les affaires quotidiennes du people coréen au 20eme siècle »

27-28.04 Symposium « Un Passé présent ; Continuation et transformation de l’homme, de la société et de l’espace>

29/06-25/07 Exposition et Publication du catalogue, « Un Passé présent, la photo documentaire de la vie du peuple », Musée national de la Corée.

30-31/07 Symposium, « Vers de nouvelle étapes des études de la vie populaire »

08/10 Symposium, « De la méthodologie de l’archivage »

05/12 Symposium, « La vie populaire du Choseon (Royaume du Matin calme), vue d’un peu plus loin> - à Hukuoka, Japon. 2005

13-18/01 Exposition de photos « La Corée 1950-1990 », Musée de l’art asiatique, Hukuoka Japon.

18-19/02 Symposium. « Ce qu’on doit écrire et interpréter » 25/02 Publication de la collection « Autobiographies orales du people coréen » en 5 volumes.

24-25/06 Symposium, « Perspective de l’Histoire et Etude de la vie populaire »

06-19/07 Exposition et publication du catalogue, « Hier et aujourd’hui, Album photo de 80 peuples »

2006 12-13/05 Symposium, « Sur l’autobiographie orale » 22/08 Publication de la collection, « Autobiographies orales du peuple coréen » en 15 volumes.

24-25/11 Workshop, « Historiographie et chronologie de la vie populaire »

2007 27-28/04 Workshop, « La vérité dans les fictions » 22-23/06 Workshop. « Documentation et Interprétation photographiques »

24-25/08 Symposium, « Points de rencontre entre les documents et l’art »

29/09 Publication de la collection, « Autobiographies orales du peuple coréen> en 13 volumes et 4 albums photos dont trois de trois photographes, et l’un d’après des albums de famille



© Jin kook Chung / Organdi 2000-2007


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