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#7 la voix

Le Jazz : les voix de l’exil et de l’ancrage

par Edem Awumey

« Le jazz est ma patrie [...] cette invention qui demeure fidèle au thème qu’elle combat et transforme et irise. » Julio Cortázar

A Franck Ténot l’ami de l’Aube, in memoriam

Le dramaturge ivoirien Koffi Kwahulé dans un entretien avec Gilles Moëllic (1) relevait l’intensité de son rapport au jazz, à cette rythmique éclatée entre les appels du bercail et les voix plurielles du monde. Une somme de voix, ces mélodies connues ou étranges qui viennent d’ici et de tous les ailleurs : des notes de flûte émergeant d’une colline afghane, un refrain du Liban, un air venu du Kamtchatka. Derrière le mot voix, il faut entendre une expression musicale précise, reflet d’une culture ; il faut entendre les cultures dans leurs différences empruntant souvent des chemins singuliers pour exprimer une même poétique de l’être et du monde...

Avec sa pièce Jaz (2), Kwahulé substitue aux mots des sons de l’éphémère et d’une humanité poétique, mû par un désir d’envol. De voyage. Un périple de la note bleue sur le fleuve jazzy du saxo de Guido Giordano qui prête à l’écrivain corps et voix, corps et terre. Car, pour l’écrivain de l’entre-mondes qu’est Kwahulé, le jazz suggère les possibles d’un ancrage de l’art sur une terre mouvante : le port au poète, le port insaisissable, entre Saint-Louis et Memphis.

Où es-tu, Kora ?

L’histoire du jazz est celui d’un exil, d’une perte. L’exil qui signifie rupture avec un lieu originel, errance, brouillage des repères. Comme l’écrit Pierre Ouellet, il traduit :

« [...] l’éclatement corrélatif des lieux et du sujet, de l’espace que l’on occupe, qui ne s’identifie jamais à un ici, et du point de vue qu’on y occupe, qui ne s’identifie jamais à un je ou à un nous. On est toujours dans « le désert maintenant », au-delà du local et du global, au-delà de tout « pays sans parole », dans l’énonciation chaque fois mouvante et changeante du lieu où l’on erre plutôt qu’on y demeure et du je dont on parle plutôt qu’on y revient. » (3)

En revenant sur l’histoire du jazz et de l’exil des esclaves noirs en Amérique, on pourrait évoquer la perte du bercail un matin de triste soleil sur la côte africaine. Ce fut ensuite l’errance et la chute à la Nouvelle Orléans avec de la douleur et du rythme plein la tête. Exil vécu avec le sentiment d’une voix suspendue, celle du balafon mythique de Sosso-Balla chantant la grandeur des guerriers mandingues. Se détache l’impression d’une voix, d’un écho lointain parce que Sosso-Balla et l’Afrique, lieux originels, restent désormais un souvenir, une note suspendue ou en pointillés, troublant les rives de l’exil...

Dans l’Amérique esclavagiste, les chants et danses des noirs au Congo Square de la Nouvelle Orléans furent autant de fragments de rythmes et de pas à la quête du bercail, le pays perdu. Les chants sont nourris d’une somme de questions : « Où es-tu Gold Coast ? Où es-tu Kora ? », se demandaient ces esclaves pris dans le concert des castagnettes et de la Bamboula, le petit tambour antillais. Le petit tambour mille fois frappé, mille fois sommé d’indiquer et de tracer la route de la terre, les voix du Père et de la Mère, celles d’une cité africaine disparue : Onim, Kétu, Kombi-Saleh...

Une interrogation donc, des hommes et leurs voix perdus, en errance sur les pavés de Virginie et entre les impasses d’Harlem. Mais il n’y avait qu’une réponse, un seul écho au terme du questionnement : le jazz. D’où cette évidence, le jazz, à la source comme à la chute, aux chutes (le bop, le free jazz), questionne : les doutes et le trémolo pathétiques de Bessie Smith à l’aube du blues et du gospel, le périple et la quête douloureux de son nom par Albert Ayler. Un nom qui identifierait l’artiste au terme du questionnement, un écho qui le rendrait moins seul, comme ce trompettiste et son instrument oubliés par le Monde sur un quai de gare, assis sur un banc et se tenant la tête des deux mains... Ayler finit par le trouver, ce nom, cette voix, ce rapport particulier au rythme. Lorsqu’on évoque les voix du jazz, il faut entendre non seulement un timbre singulier mais également tout un projet artistique précis, particulier. La voix, c’est-à-dire l’art et la manière de l’artiste, fait son identité. Cette voix-totem , ce nom-caillou, singulier, son identité, Ayler finit par le déceler au détour d’un disque, My name is Albert Ayler, enregistré en 1963 avec Niels Bronsted, Ronie Gardiner et compagnie. Mais, misère, ce nom ne fut jamais écho, réponse au vide intérieur. Bâtard, il s’est confondu avec la nostalgie d’un vieux clochard qui traîne sa bosse sur les trottoirs d’Harlem, noyant son cafard dans l’énième whisky de la journée, en écoutant, savourant le disque de Dizzie Gillespie, mélodie, Cubana Be Cubana Bop, joué au cabaret d’en face.

Au bout de l’errance, le swing, comme pour dire qu’il n’y a pas d’autre réponse, d’autre terre, d’autre nom que celui chanté, sorti en notes fortes, plaintives et gaies des entrailles du saxo. La terre du jazzman, c’est celle recréée par les notes et la voix. Une voix fluide, lourde, chaotique et ordonnée, bref le timbre iconoclaste et maîtrisé d’une Billie Holiday par exemple. Pour l’exemple... Dans son timbre inédit et sa voix aux milles mouvements, s’exprime une vie trouble, l’identité douloureuse de Billie. En un mot, le jazz s’est voulu -et se veut ! - l’annonce et la fin d’une quête existentielle, la question et la réponse aux angoisses et aux troubles de l’être. Ici, les sonorités peuvent substituer au malaise et au désespoir, l’espoir et la foi. C’est Armstrong et le Sommer’s Days créés pour le meurtre de la grisaille, le rire et l’optimisme, pour un monde rêvé qui passe au réel lorsque le rythme s’obstine et conquiert des espaces d’amour, d’échanges et de partage d’une commune humanité. Le jazz est la musique aimée de tous les hommes et de tous les horizons parce qu’il opte pour le tracé poétique d’un pont entre l’Etre, l’Autre et le Monde. Parce qu’il unit les voix, créations et vécus singuliers.

Polyrythmie

La nature polyrythmique du jazz en fait un repère, un creuset pour les citoyens d’un monde composite. Le rythme se pose au carrefour de fragments de terres, de cultures et de trajectoires. Il fusionne l’ici et l’ailleurs, le passé et le présent, le temps, l’entre-temps, l’hors-temps. On se souvient de l’œuvre de l’écrivain camerounais Emmanuel Dongala, Jazz et vin de palme (4) qui retrouvait la rythmique jazzy dans les profondeurs de sa cité africaine, et couplait la fièvre du batteur tropical avec la folie d’un swingueur du Nord. Un swingueur nommé Nord, Direction, le Jazz. Avec Dongala, les petits hommes verts depuis leurs machins volants ont trempé dans la fête, bu la note jusqu’à la lie. Jusqu’à Laura (Don Byas). Jazz et vin de palme retraçait pour une bonne part le parcours de Dongala aux Etats-Unis, exil voulu, peut-être. Le jazz a été pour lui une manière de renouer les liens avec la patrie. Musique de l’ombilic et de l’actualité, le jazz est devenu le mot de passe des diasporas, qu’elles soient noires, blanches, chinoises...

C’est dans cette logique, et cette passion partagée, que Kangni Alem dans son roman aux multiples couleurs, Cola Cola Jazz (5), unit à travers une étrange histoire deux rives d’une même voix : Héloïse et Parisette, deux personnages qui se racontent tour à tour l’exil et le bercail, qui recherchent le Père, cette voix ultime qui pourrait substituer au doute une vérité, éliminer la frontière entre leurs âmes et corps trop longtemps séparés. Et les filles dansent et font l’amour... Elles retrouvent dans le rythme la liberté et le rêve perdus un jour de grogne au pays. Parce qu’il existe de ces pays où la liberté est une illusion, où il n’est pas permis de rêver. Alors on fuit, on se réfugie sur cette île créée par les notes, la poésie. Aussi, demandez au fuyard et à son exil : « Pourquoi le jazz, cet engouement, cette quête d’un refuge au cœur du swing ? ». Réponse : « Le jazz ? C’est le Printemps, celui qu’on tue pas, celui qu’on raye pas d’une balle dans les nuques fragiles du rêve... ». Un terreau qui demeure malgré la folie destructrice des hommes.

Polyrythmique, le jazz use d’une variété de tempos (funk, be-bop, électronique, percussions) comme chez Sun-Râ et son Arkestra. S’inscrivant dans une logique d’« orgies in rythm » selon les termes de Michel Calone (Jazz Magazine n° 510 décembre 2000), le jazz se veut l’écho d’un monde en osmose, en orgasme peuplé de mythes, sons, images et couleurs. Burundi du trio Michel Portal, Steven Kent et Mino Cinelu s’inscrit dans la même optique polyphonique, reflet d’un monde de nuances et en fragment. Il s’agit, comme le fit avec bonheur Ella Fitzgerald, de porter le vibrato d’une rive, d’un exil à l’autre. Bâtir le pont sur lequel Kwahulé Cette vieille magie noire (6) unit trois voix : Faust, Goethe et le jazz.

Le bercail suprême

Qu’on nous permette ce parallèle avec A Love Supreme, cette création hors du temps, vibration absolue, fièvre qui vous saisit en écoutant Coltrane. Coltrane offrant au final le jazz comme le seul, l’unique, le bercail suprême à prendre. A vivre. Le disque est souvent classé comme le dernier de Coltrane, le dernier cri du swingueur : mort à l’immortel. Qu’aurait-il composé d’autre après la fin, les combinaisons et l’harmonie essentielles ? Coltrane avait eu sa chanson, la conclusion ultime d’une saga de sonorités vibrantes, éclatées, folles et sages. Il pouvait partir parce qu’il avait eu sa terre à lui ; il pouvait tirer sa révérence comme Lester Young et ce vieux griot du Mali qui avait tout dit de l’Homme et de l’Histoire. Il devait traverser le temps et les craintes nôtres pour l’Eden. Pour revenir mine de rien, mine de tout, habiter pour toujours nos mémoires.

Orphée descendu aux Enfers en est revenu avec Eurydice, part d’amour et de terre. La nuance, le jazz n’a pas perdu Eurydice sur le chemin du retour des Enfers. Il a beau se retourner, revenir caresser la note, le visage de l’amante, improviser tours et retours, l’amante est toujours ‘’là’’, présente au clavier et au banjo. Au jazz, les dieux de L’Enfer n’ont pas repris ce qui fut donné, le mouvement, le balancement de la note bleue entre les mouettes et le ciel. Ils n’ont pas repris Monk non plus, Monk toujours vivant, forever, et il est vrai que l’écrivain Kossi Efoui dans son roman La fabrique de cérémonies (7), se refuse à croire à cette farce qu’est la mort. Efoui recrée Monk dans une nouvelle vie, nouvelle voix, au centre d’un quintette d’anges et de djinns. Monk retrouvé par le romancier et assis à une table de bar, au maquis tropical avec son légendaire béret nago et sa barbe de mille et multiples vies, de mille et fuyantes mélodies. « Thélonious Monk n’est pas mort », répète le romancier posant l’immortel son comme ultime ancrage au terme de l’errance.

Le parallèle avec A Love Supreme, deux lignes luisantes, une voie ferrée. Arrive le train. Le trompettiste ne veut pas rester seul sur son quai de gare. Il se lève. Et nous revient ce vieux spiritual : « Quand un homme a le cafard, il saute dans un train et part... ». Le train du jazz poussant son hurlement sur la voie de la terre retrouvée. La voix de l’artiste est en soi projet d’un monde à construire.

Notes

1. Koffi Kwahulé, Entretien avec Gilles Moëllic, Jazz Magazine, N°510, décembre 2000

2. Koffi Kwahulé, Jaz, Lansman, 1998.

3. Pierre Ouellet, « Le lieu et le non-lieu, la structuration spatiale des images de soi et de l’autre dans les contextes interculturels » in Les entre-lieux de la culture, Paris, l’Harmattan, 1998, p. 370.

4. Emmanuel Dongala, Jaz et vin de palme, Paris, Hatier, 1982.

5. Kangni Alem, Cola cola jazz, Paris, Dapper, 2002.

6. Koffi Kwahulé, Cette vielle magie noire, Bruxelles, Lansman, 1993.

7. Kossi Efoui, La fabrique de cérémonies, Paris, Seuil, 2001.



© Edem Awumey / Organdi 2000-2007


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